Tous les métiers sont concernés, y compris les métiers de santé
Le travail peut faire souffrir et il peut parfois nuire gravement à la santé. Comme vient de nous le rappeler début juillet le suicide d'un urgentiste à Rouen, il lui arrive même de tuer ou de conduire au suicide. Autant d'affirmations qui ne sont plus aujourd'hui contestées puisque la commission des affaires sociales du Sénat reconnaissait en juillet 2010, que plusieurs indicateurs laissent à penser que le mal-être au travail est répandu et en progression.
Il aura fallu malheureusement attendre qu'une série de suicides à France Telecom (plus d'une trentaine aujourd'hui) pour que soit rendu visible ce mal qui ne l'était pas jusqu'alors, pour que leur vérité soit rendue à des suicides qui étaient jusque là restés ignorés du grand public, confinés dans un espace intime comme si, empêché de s'exprimer dans le cadre de sa vie professionnelle, le salarié demeurait condamné au silence même lorsque son cri de désespoir prenait une forme définitive.
Mais si, aujourd'hui, la question de la souffrance au travail commence à envahir l'espace public, plus souvent dans la rubrique faits divers que dans celle des problèmes de société ou de santé publique, cela ne signifie pas pour autant qu'elle soit prise en compte dans les entreprises, sauf ici et là dans le cadre de négociations sur la prévention du stress et des risques psychosociaux. Le progrès est dans le changement de contexte. Le progrès est également dans l'évolution de la législation et de la jurisprudence qui rend le chef d'entreprise responsable de la santé physique et mentale de ses salariés et qui lui confère une obligation de sécurité et de résultat. Un mal profond
Si la maladie du travail devait se réduire au comportement pervers de quelques individus, il serait relativement aisé de trouver des solutions, ne serait-ce qu'en les empêchant d'exercer leur autorité perverse. Mais le mal est évidemment bien plus profond car il prend racine dans ce formidable retournement qui s'est exercé à partir du milieu des années 70. Un retournement qui a pris la forme de ce que l'on a appelé le néo libéralisme et qui, en s'appuyant pour les détourner sur certaines valeurs de 1968, s'est employé à reconsolider le pouvoir patronal et managérial, en s'attaquant aux collectifs et en prônant une sorte d'idéologie de l'entreprise qui a gagné peu à peu l'ensemble de la sphère privée et publique. Si les formes de management les plus extrêmes et les plus pathogènes sont aujourd'hui bien évidemment condamnées, elles ne le sont que lorsque la santé des salariés a été mise en péril. La question du sens
Les mêmes logiques, qui ont prévalu à France Telecom où l'on a enregistré plus d'une trentaine de suicide, sont en vigueur dans la banque, à la Poste, à Pôle emploi et dans le secteur hospitalier. La fonction publique territoriale, la médecine, la police, l'administration pénitentiaire, l'industrie automobile ou de pointe ou l'agriculture ne sont pas non plus à l'abri.
Le suicide début mai, dans les locaux du ministère du Travail de Luc Beal-Rainaldy, responsable syndical du SNUTEFI FSU est venu nous rappeler les conséquences dramatiques et désastreuses à tous points de vue, pour les hommes eux-mêmes et pour le vivre en société d'une RGPP (révision générale des politiques publiques) dont le sigle barbare ne sert qu'à mieux camoufler qu'il s'agit d'abord et avant tout d'une entreprise délibérée de démolition de nos services publics pour que le champ soit libre, le plus vite possible, au secteur marchand et lucratif. On commence à entendre parler de la souffrance au travail des fonctionnaires de la Poste ou des agents de Pôle Emploi.
C'est une certitude. Tous les métiers, toutes les professions, toutes les activités sont aujourd'hui touchés. Nul ne peut se sentir à l'abri des logiques perverses et toxiques que trente ans de néo libéralisme et de culte de l'entreprise et de la toute puissance du marché ont contribué à mettre en place.
Comme le rappelle le Dr Claude Buisset, du Pôle Santé Travail du Nord de la France, « sens et santé sont équivalents. Lorsque le travail perd du sens pour le salarié, le travailleur perd sa santé ». C'est ce qui fait que tous les métiers à forte implication personnelle, ceux pour lesquels la question du sens est essentielle (ce que l'on fait, comment et pourquoi on le fait), sont des métiers particulièrement exposés à ce que l'on appelle les risques psychosociaux.
Les médecins : une population à risque suicidaire élevé
Début juillet, le suicide à Rouen d'un urgentiste vient également de nous le rappeler cruellement. Le monde de la santé, celui des médecins et des hôpitaux n'est pas à l'abri de ce problème de santé publique. On fait mine de découvrir aujourd'hui le profond malaise qui affecte le monde de la santé. Mais on sait malheureusement que, même s'ils sont peu médiatisés, les suicides à l'hôpital sont une triste réalité, que la loi HPST et les logiques de rationalisation (comprendre de réduction du coût de la santé) et de privatisation rampante qui la sous-tendent, sont venues aggraver.
Les médecins sont d'ailleurs une population à risque suicidaire très élevé comme Dr Alexandra Trichard-Salembier l'a exposé lors d'une conférence-débat intitulée « Suicide et Burn-Out - Les médecins sont une population à risque » et donnée dans le cadre des Séminaires Santé, Travail, Ethique et Société organisés par le GIP Cereste,
Le taux de suicide chez les médecins est en effet plus important qu'en population générale. Près de 3 fois plus important (2,7). Alexandra Trichard-Salembier rapporte que, selon les études, 20 à 45 % des soignants présentent des risques d'épuisement professionnels importants.
Certains analystes évoquent « l'effondrement de l'idéal du médecin. Plus cet idéal est important, plus le risque est grand que la chute soit sévère. Les événements de vie et les problèmes de santé ou un déséquilibre entre effort et récompense peuvent aussi fragiliser le soignant. Et il peut également y avoir une corrélation avec la représentation du travail (avec un écart entre la réalité et le soignant « idéal » tel que la société ou les patients se le représentent).
Et au niveau collectif, on peut également évoquer les évolutions du monde de l'hôpital, du système de santé et des techniques qui influent sur les représentations (nouveaux enjeux sanitaires, économiques et culturels) et qui se traduisent par un travail de plus en plus en urgence, en flux tendu, avec des interruptions, les incertitudes de l'activité, les conflits interpersonnels, les contraintes économiques de plus en plus prégnantes et légitimes, les contraintes administratives, les conflits de valeur avec la question de la rentabilité de la maladie, les dérives consuméristes et les risques de judiciarisation (les droits du patient devenu usager) ».
Pour Alexandra Trichard-Salembier, les origines du malaise sont multiples : « le surmenage et de la solitude professionnelle, l'altération ressentie de l'image, l'exigence des patients, la difficulté à passer du statut de soignant à celui de soigné, le conflit de valeur entre la réalité administrative et comptable et le rêve humaniste, le médecin tiraillé entre le risque judiciaire, le harcèlement des caisses, des patients, des politiques et la désintégration de la cellule familiale ».
Pour en savoir plus, lire le compte-rendu de la conférence-débat du Dr Alexandra Trichard-Salembier. Alain Goguey De même on lira avec intérêt le compte-rendu d'une matinée d'échanges organisée par la SMH à Bailleul en mars 2009 sur le thème de la souffrance au travail des personnels hospitaliers. : Souffrance au travail à l'hôpital - « Briser le mur du silence »
Voir également souffrance-et-travail.com , le site créé par Marie Pezé, psychanalyste et spécialiste reconnue de la maltraitance dans l'entreprise, auteur de plusieurs ouvrages dont « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés » (Pearson) et plus récemment « Travailler à armes égales » (Pearson).
En 1997, Marie Pezé avait créé à Nanterre, la première consultation spécialisée souffrance et Travail. Ironie de l'histoire, elle a été licenciée l'an dernier dans des conditions difficiles du Centre d'Accueil et de Soins Hospitaliers de Nanterre.
Fort heureusement si le centre de consultation spécialisée a été fermé après son départ, d'autres (35) avaient émergé un peu partout en France, dont celui de Lille qui est animé, entre autres, par le Dr Alexandra Trichard-Salembier.
Voir également le compte-rendu des échanges sur le thème de la pénibilité au travail dans le cadre d'un séminaire organisé par Lereds (L'Equipe de Recherche en Droit Social)
Voir aussi le site de l'ISTNF :
Et notamment le compte-rendu d'un exposé du Dr Claude Buisset sur les risques psychosociaux.
Associations, Compagnies, Courtiers en assurance en France



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